jeudi 26 novembre 2020

Mathis Joubert, danseur
tout-terrain

Hip-hop ou ballet ? Pour Mathis Joubert, le choix est fait : ça sera les deux ! Du haut de ses 22 ans, le jeune danseur mêle ces arts avec virtuosité. Son parcours est atypique, son style de danse est unique. Tant mieux, Mathis n’aime pas les étiquettes. De la campagne tourangelle aux scènes new-yorkaises, rencontre avec un passionné qui entend bien libérer le ballet de son carcan.

Cela fait bientôt un an que tu es danseur professionnel. Qu’est-ce qui, plus jeune, te faisait rêver ?

Ado, j’étais fasciné par les vidéos de hip-hop sur YouTube ! J’essayais de reproduire les mouvements dans ma chambre. En classe de 4e, j’ai lancé un groupe de danse avec des amis, on s’entraînait dans le gymnase du collège. Je viens d’un petit village de 500 habitants, à une heure de Tours. Il n’y a pas de cours, pas de formation. La danse, c’est moins accessible que le football ! Alors, on a monté un projet sur le thème de « la danse urbaine à la campagne ». Il a été retenu et grâce à l’aide financière, des danseurs de hip-hop de la région sont venus nous former durant les vacances scolaires, pendant deux ans.

C’est à ce moment-là que tu t’es dit « je veux devenir danseur » ?

Non, je voulais juste apprendre à danser. J’ai intégré un lycée de Limoges qui proposait une option danse. J’ai vite été déçu car c’était très théorique… Une élève m’a parlé d’un atelier, dirigé par Sergio Simón, le directeur de la danse à l’Opéra de Limoges. J’ai décidé d’y participer. En milieu d’année, Sergio m’a expliqué que, si je voulais devenir danseur professionnel, je devais faire du classique. J’avais 15 ans, je ne faisais que du hip-hop… Alors me dire que j’allais devoir enfiler un collant, ce n’était pas facile ! (rires) Après quelques mois, j’ai fini par accepter sans vraiment savoir pourquoi. Sur les conseils de Sergio, j’ai passé une audition pour une école professionnelle à Toulouse, le VM Ballet.

« La danse, c’est moins accessible que le football »

Photo Christopher Duggan

Comment prépare-t-on une audition de classique quand on ne connaît que le hip-hop ?

J’avais créé une chorégraphie de hip-hop avec quelques pas de contemporain que j’avais appris au lycée. Le jury m’a demandé de poser ma jambe sur la barre, de me mettre en première position mais je ne savais pas du tout ce que ça voulait dire ! Finalement, j’ai été admis. Matthew Madsen, le directeur, m’a prévenu : « Ça va être un challenge pour toi, mais aussi pour nous. » Avant la rentrée, il m’a donné des cours particuliers pour m’apprendre les bases. Ce qui m’a plu, c’est qu’il y est allé en douceur. Par exemple, il m’a dit que je pouvais venir en short de foot et ne pas mettre de collants !

Intégrer une école professionnelle pour la première fois à 16 ans, c’est un peu tardif. Tu n’as jamais douté ?

Si, plusieurs fois. C’était frustrant de voir des mecs de 11 ans qui avaient déjà un bon niveau ! Je n’étais pas souple, donc il fallait que je prenne le temps de travailler mon corps. Et puis, Matthew continuait de me donner des cours particuliers, je faisais aussi mes études à distance… Les semaines étaient vraiment intenses. J’ai trouvé l’entraînement rigide, presque militaire. La formation, c’était très nouveau pour moi. À la fin de l’année, j’ai annoncé à mes parents que je ne voulais plus continuer le CNED. Je leur ai dit : « Si à 21 ans, je n’ai pas de contrat, j’arrête la danse et je reprends mes études. » Ils en ont parlé longuement, puis ont accepté.

Mathis Joubert sur scène avec le VM Ballet.

Photo David Herrero (gauche) / Photo Bertrand Groc (droite)

Tu t’es beaucoup investi pour rattraper le niveau. À quel moment tes efforts ont fini par payer ?

J’ai vite progressé et, à partir de la troisième année, j’ai commencé à participer à des concours. Ça a tout enclenché. J’ai obtenu le prix du meilleur talent au concours « AmsterDans », avec une bourse de deux ans au Peridance Capezio Center, à New York ! J’ai eu beaucoup de chance car, quelques jours plus tard, j’ai remporté la finale du concours « Get Up et fais ton truc » et un chèque de 20 000 euros ! C’était une aide financière incroyable pour partir aux États-Unis. Et aussi, pour soulager mes parents.

Toi qui rêvais de vivre ton rêve américain, comment as-tu trouvé New York ?

C’est aussi grand et beau que ce que j’attendais ! Il y a une vie artistique extrêmement riche. Et puis, ce que j’aime, c’est la diversité. Dans les écoles et les compagnies, les danseurs sont de toutes les nationalités. Ce n’est pas forcément le cas en Europe. 

Pendant ma formation à New York, j’ai appris de nouveaux styles de danse, j’ai travaillé avec plein de chorégraphes. Ma copine Taïlys, qui avait étudié au VM Ballet avec moi, m’a rejoint au bout de quelques mois. On a participé à des projets avec des petites compagnies, des photographes… Ces auditions, on les a trouvées grâce aux réseaux sociaux. Il ne faut pas les négliger, car ils font partie de notre métier et peuvent nous offrir des opportunités. C’est aussi une bonne source d’inspiration.

« À New York, les danseurs sont de toutes les nationalités »

Photo Noor Eemaan (gauche) / Photo Amarante Filmes (droite)

Il y a quelques mois, tu as rejoint la compagnie américaine Rock The Ballet. Qu’est-ce qui t’a attiré dans le projet ?

La troupe était venue répéter au VM Ballet, je me souviens avoir adoré ce côté show, sexy, puissant. Adrienne Canterna, la chorégraphe, laisse les danseurs exprimer leur personnalité et met en avant leurs atouts. Elle me fait faire du breakdance dès qu’elle le peut ! Et puis j’adore les tournées, l’énergie que nous transmettent les spectateurs et leurs réactions à la fin du show. C’est très agréable de se dire qu’on a donné le sourire à quelqu’un ! Mais ce que je préfère dans la danse, c’est le travail de création en studio avec la chorégraphe, quand on prend le temps de modifier, peaufiner, ajuster.

C’est ce goût pour la création qui t’a donné envie d’avoir ta propre école de danse ?

Oui, ça fait quelques temps qu’on a ce projet avec Taïlys. Pour l’instant, on a seulement lancé un compte Instagram, The Balletbreak, pour nous faire connaître. On est encore jeunes, il nous faut des contacts et de l’expérience pour développer notre style. Notre idée est de prendre le côté puissant et ancré au sol du breakdance et de le mélanger à l’esthétique du ballet. En ayant appris les deux danses, j’ai découvert de nombreuses similitudes : la façon de travailler, la force, la souplesse. C’est juste le style qui est différent. On aimerait créer un pont entre ces deux univers : le break, c’est pas que dans les cités, le classique, c’est pas que des tutus.

Mathis Joubert et Taïlys Poncione lors d’une séance photo à New York, en 2017.

Photo Kimeth McClelland

Vous voulez briser les clichés ?

Complètement ! Dans notre école, on aimerait en finir avec les critères de couleur, de taille, de poids, de handicap… L’univers du ballet est encore trop fermé, il faut que ça change. Il y a tellement de danseurs qui ne correspondent pas à ces codes et qui pourtant, mériteraient d’être connus ! La diversité est notre force. Je suis né en Corée, j’ai grandi dans une famille française. Taïlys, elle, est Franco-Brésilienne. La mixité fait partie de notre identité. On aimerait aussi que cette école soit à la campagne, pour pouvoir offrir une formation à ceux qui n’ont pas le chance d’habiter dans de grandes villes. Les gens ne devraient pas avoir à bouger autant que moi pour danser !

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