samedi 1 octobre 2022

Ludovic Winterstan, créateur de mode solidaire

Ludovic Winterstan est un créateur de mode dont le style mêle romantisme noir, poésie et élégance pour la femme moderne et combattante. Après des Fashion Week en France et à l’étranger et un partenariat avec les ateliers de dentelle de Caudry et la maison Swarovski, il a lancé un laboratoire technique pour former des personnes éloignées de l'emploi. L’artisanat français, le savoir-faire et l’éthique sont les valeurs qu’il défend.

Bonjour tout d’abord merci de nous accorder cette interview, vous avez été mis en lumière lors de votre défilé durant la Fashion Week de Paris en 2016, pouvez-vous évoquer votre parcours jusque-là ?
Bonjour. Merci à vous de m’avoir sollicité. (Sourire bienveillant). Pour mon parcours, j’ai toujours été convaincu de vouloir faire des vêtements. Quand j’étais à l’école, j’hésitais entre ça, les Lettres ou les Beaux-Arts. Mais j’ai finalement opté pour des études de mode orientées techniques. L’idée étant de pouvoir « faire par moi-même ». Ensuite j’ai enchaîné avec des postes de modéliste puis de styliste, en tant que salarié, pour me faire la main, et remplir le frigo, tout en commençant, en parallèle, mon aventure créative personnelle. Ça a duré 10 ans, jusqu’à ce que je considère qu’il était grand temps que je travaille enfin pour ma propre structure.

Pouvez-vous nous dire comment est née votre passion ?
Très honnêtement je ne l’ai pas du tout senti « naître ». C’était là. Je suis très sensible sous mes grands airs. J’absorbe beaucoup. Au fur et à mesure où j’ai grandi, ça a grandi avec moi. Après si vous voulez un point charnière « choc mode », je dirais Frédéric Molénac SS02. Lorsque j’ai vu son travail en Haute Couture, j’ai compris que c’est ce que je ferai à ma manière.

Vous avez une signature très particulière, avec un côté sombre mêlé à un style romantique et poétique, comment décririez-vous votre univers ?
« Mon univers » est un bien grand mot ! (sourire)
Mes aspirations sont l’odeur de l’atelier. Le bruit des machines. Le pointe d’aiguille plantée dans le doigt. La crispation des ciseaux.
Mes inspirations sont le Noir. Les coupes géométriques. Tout ce qui brille. Le fait main. Et tout ce qui est parfait dans son imperfection : Guernica, Vénus de Milo, Salon des refusés, … C’est constitué de morceaux de petites choses que j’aime. Aussi différentes les unes que les autres. Du noir au blanc.

D’ailleurs dans vos anciennes collections, les couleurs prédominantes étaient le noir, ainsi que le blanc et le rouge. Ces couleurs ont-elles une signification pour vous ?
Pour le côté pédagogique, je conseille à tout le monde de lire Michel Pastoureau et ses livres sur les couleurs ! Pour ce qui me concerne, ma première collection Noir, était une ode à Soulages. Et puis le noir, c’est un peu aussi le néant. Je trouvais que commencer par ce néant là avait du sens après des années à attendre de présenter mon travail à Paris. Ensuite il fallait sortir doucement de ça. D’où le blanc, les gris, puis les rouges : le blanc qui ronge le noir, jusqu’au sang…

Vous avez mis un point d’honneur à utiliser des matières nobles fabriquées en France, vous avez notamment un partenariat avec les denteliers de Caudry, est-ce important pour vous de mettre en avant des artisans français ?
Je crois qu’en anglais on dit « ARE YOU SERIOUS ». C’est, je l’espère, important pour quiconque se dit vouloir faire de la Couture (Haute Couture) en France … Sinon ça s’appelle de l’imposture.

Est-ce que les grands noms de la Haute Couture tels que Christian Lacroix, Thierry Mugler ou encore John Galliano ont été une source d’inspiration pour vous ?
J’ai grandi avec ces images de mode :
La précision des excès chez Lacroix.
Le goût des Ombres chez Mugler.
La folie créative chez Dior sous Galliano…
Je n’ai pas de mots assez forts pour exprimer mon sentiment. Ce sont des monuments.

Vous avez participé à des Fashion Week à l’étranger, ces expériences ont-elles enrichi votre style ?
Mon style, non. En revanche, elles m’ont enrichi moi. J’ai tissé des liens très particuliers au cours de ces voyages. Ce sont des événements, comme mes expos au Musée des Dentelles et Broderies de Caudry, où j’ai quartier libre pour m’exprimer. On me propose des équipes compétentes qui ont envie de bosser avec moi sur des moments « inédits ». Ce sont des perspectives plus intéressantes pour moi que de harceler les gens sur les réseaux sociaux pour qu’ils achètent mes produits …

Dans la plupart de vos collections, vous représentez la femme comme combattante, guerrière, quelle symbolique a pour vous l’armure et le masque ?
J’ai fait pas mal de recherches durant mes études sur la signification des parures ethniques, sur le rapport au corps, les marquages tribaux. C’est certainement aussi de là que me vient cette poésie sombre. De cette idée que nous sommes quelque part un peu tous masqués au quotidien. Certains portent une armure, d’autres juste un demi masque.

« Le vêtement est un moyen d’expression, une armure ou un demi masque… »

Vous êtes un créateur qui allez à l’encontre des diktats imposés par le milieu de la mode, qu’est-ce qui ne vous satisfait pas dans le système actuel ?
Je suis « juste » un créateur qui galère mais qui essaie de faire germer des champs de fleurs. Noires. Sinon je serai satisfait du système actuel. Soyons honnêtes …

Vous avez envie de soutenir les jeunes créateurs qui n’ont pas les moyens de rentrer dans une école de mode en leur offrant une formation dans votre atelier, pouvez-vous nous décrire ce projet solidaire ?
Alors déjà ce ne sont pas que des « jeunes créateurs », même si j’en ai 4 sur cette cession de 12, donc 1 tiers. Je forme aussi des chefs d’atelier qui sont arrivés en France sous le statut de réfugiés, des personnes qui ont travaillé dans plusieurs usines à l’étranger ou en France, et qui veulent évoluer dans leur parcours. Des jeunes qui sont à deux doigts de la dérive mais qui savent coudre, broder… des personnes qui ont été brisées par la vie, mais qui ont ce métier dans le sang. Ce que je veux dire c’est que ce n’est pas une formation de mode. Ici, ils apprennent la technique comme j’ai su l’enseigner pendant 5 ans dans des écoles de mode « corporate ». Sauf qu’ici on ne parle que de patrons, valeurs de couture, et ourlet mouchoir. De broderie et d’intelligence de la main.

Qu’est-ce qui vous a motivé dans ce projet ? Est-ce pour donner aux jeunes talents éloignés de l’emploi la chance de rentrer dans le milieu fermé de la mode ?
PAS DU TOUT. Je leur souhaite juste d’être eux même. De réaliser leur rêve par le travail. D’avoir un savoir-faire irréprochable (surtout), et de défendre, par ce travail, l’artisanat qu’est le vêtement. Le vêtement ce n’est pas que des vieilles friquées démoniaques…Le vêtement ce n’est pas des ouïghours qui cousent pour les chinois…Le vêtement est un moyen d’expression. Une armure. Ou un demi masque…

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