mercredi 28 octobre 2020

Après le confinement, repenser le spectacle vivant

Concerts sur les balcons, spectacles diffusés sur internet, playlists spéciales… toutes ces bonnes idées ont germé pendant le confinement. Mais penser l’après avec des projets plus pérennes est une tout autre affaire. Si les promeneurs peuvent désormais mettre le pied dehors, le monde de la culture se sent toujours enfermé par des gestes barrières jugés incompatibles avec son rayonnement.

« On va avoir besoin d’intermittents, d’artistes partout en France, maintenant. J’ai besoin de gens qui savent faire des choses, inventer pour les jeunes, avait lancé Emmanuel Macron lors de son discours tant attendu sur l’avenir de la culture. Utilisons cette période pour faire une révolution de l’accès à la culture et à l’art. » Le Président invite les artistes de tous les domaines culturels à repenser leurs arts en prenant en compte les nouvelles restrictions imposées par le gouvernement. Mais comment imaginer ces métiers avec la distanciation sociale ?

« La vie, ce n’est pas d’attendre que l’orage passe, c’est d’apprendre à danser sous la pluie. »

Comme beaucoup d’autres espaces, la salle de concerts parisienne Petit Bain, située sur un bateau, a été considérablement touchée par les deux mois de fermeture. Mais Laurent Decès, son directeur général délégué, ne compte pas laisser tomber les 70 000 habitués du lieu. Grâce à la ville de Paris, il va poursuivre l’action déjà initiée pendant le confinement : « nous continuerons d’organiser des concerts aux fenêtres des artistes en mettant en place un système de retransmission. La ville de Paris a vu que nous avions des ressources pour penser une programmation adaptée. »

Pop, jazz, électro… Les voisins seront agréablement surpris par la programmation éclectique proposée par Petit Bain. « Il y avait beaucoup d’initiatives avec des accès gratuits pendant le confinement. C’est une bonne chose mais ce modèle n’est pas tenable à moyen terme. Nous pouvons désormais donner un cachet de 150€ aux artistes qui se produisent », ajoute le directeur.

Petit Bain accueille tous les ans 70 000 spectateurs.

Les solutions ne s’arrêtent pas là. Laurent Decès cite Sénèque comme une nouvelle devise post-confinement : « La vie, ce n’est pas d’attendre que l’orage passe, c’est d’apprendre à danser sous la pluie. » Il détaille alors en quoi consistera cette danse : « Nous avons pensé à héberger une radio au sein de l’établissement pour donner la parole aux artistes et techniciens et montrer comment fonctionne le milieu pendant cette période. Nous pensons aussi faire des spectacles pour les personnes à mobilité réduite. Enfin, nous pourrons profiter de la salle pour faire des travaux et accueillir une résidence de création : il faut capitaliser pour 2021. » Et de conclure : « Mais bien sûr le modèle économique n’est pas évident. On va certainement avoir besoin de la puissance publique, de sponsors, de dons et mettre en place un abonnement radio. »

Maintenir la possibilité du geste artistique

Pour le spectacle vivant, c’est encore autre chose. Le Collectif 12, une troupe d’art vivant située dans une friche à Mantes-la-Jolie, est déjà sur les chapeaux de roues pour se réinventer. Habituellement, le lieu accueille en résidence des danseurs et comédiens ainsi qu’une dizaine de créations venant d’autres compagnies et mène des actions sociales en milieux scolaires.

Le Collectif 12 est un lieu de création artistique pluridisciplinaire installé
à Mantes-la-Jolie.

Photo Hélène Harder

La friche rouvre déjà en tant qu’espace de travail. Exceptionnellement, le Collectif 12 ne fermera pas cet été. « On imagine accueillir de nouveau les résidences d’artistes en Juin. Ils ont besoin de travailler. On peut aussi ouvrir le plateau pour les groupes scolaires si des lycéens ont besoin de venir ici », projette Laurent Vergnaud, co-directeur du Collectif 12, éclairagiste et metteur en scène.

L’homme de théâtre n’est pas pessimiste. « C’est aussi l’occasion d’une remise en question. Nous avons monté une commission pour réfléchir à des adaptations qui puissent être jouées dans l’espace public notamment. Nous réfléchissons aussi à des actions avec très peu de public. Par exemple configurer un spectacle avec deux artistes pour deux spectateurs. Mais pour cela, il faut bien sûr des moyens », concède-t-il.

Pour lui, il y a un réel risque que le public se resserre sur les grandes institutions telles que la Comédie Française pendant que les petites salles auront du mal à se remettre des deux mois de fermeture. « Il faudrait que le public se dissémine sur le territoire. Qu’on profite de ce temps pour ouvrir des mini-théâtres, des granges, tout ce qu’on veut pour renouer une relation proche des territoires. L’inventivité de plateau sera toujours là, mais il faut maintenir la possibilité du geste artistique ». Et d’ajouter : « si des moyens concrets accompagnent les intentions d’Emmanuel Macron, nous pourrons faire plus d’actions sociales. Allons-y ! »

De musicien à compositeur

Pour Jean Thevenin, alias Jaune, DJ et musicien, le confinement était en quelque sorte une manière de concrétiser son plus grand souhait. « J’ai joué tous les soirs  sur mon balcon pendant le confinement. C’était un peu mon rêve, raconte-il enthousiaste. J’avais un peu l’impression que mon quartier était devenu Buenos Aires, les gens participaient à mes concerts avec des casseroles et des shakers, le bus qui klaxonne en rythme… »

Jean Thevenin (aka Jaune) profite de cette nouvelle période pour devenir compositeur.

Photo Romain Corvez

Lui aussi a réfléchi à « l’après » qui ne pourra pas ressembler à des concerts quotidiens d’Amérique latine. « Je fais des musiques pour des podcasts et des collaborations avec des artistes. Je pense donc faire plus de compositions et peut-être des concerts privés pour une dizaine de personnes. »

Ce sera surtout dans les studios que Jean Thevenin passera l’année 2021. « J’avais déjà commencé à faire de la composition avant mais j’accélère ma reconversion. J’aimerais bien faire un disque accompagné d’un film à la manière d’Anima de Paul Thomas Anderson », avoue-t-il.

Se tourner vers l’éducation, comme l’a suggéré le président de la République pourrait aussi être une solution. « Si les musiciens ne peuvent pas travailler, aller faire des ateliers payés par l’État, me plairait bien. Par exemple faire venir des ados dans mon studio. En plus, ils posent toujours des questions auxquelles on n’avait pas pensé, c’est stimulant. »

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