jeudi 28 octobre 2021

Claude Serrile, artiste révolté et humaniste

Né en 1946 à Marseille, Claude Serrile est un artiste peintre profondément sensible et engagé qui exprime à travers ses toiles sa révolte contre les injustices et les dérives de notre société et espère ainsi éveiller les consciences vers plus de tolérance. L’Art Brut lui permet à la fois de dénoncer, d’accuser et d’interroger.

Bonjour, tout d’abord merci de nous accorder cette interview, pouvez-vous nous dire comment est née votre vocation d’artiste ?
Ma sensibilité artistique remonte à mon adolescence, j’ai été attiré par les grands maitres Italiens et Hollandais.

Qu’est-ce qui a fait que vous vous êtes tourné vers l’art brut plutôt que l’art classique que vous pratiquiez à vos débuts ? Qu’est-ce qui vous plaît dans l’art brut ?
La liberté d’action, le fait qu’il n’y ait aucun modèle, aucune règle, il y a un côté rebelle.

Pouvez-vous nous expliquer l’origine de ce mouvement inventé par Jean Dubuffet ?
Ce mouvement d’art au plus profond de l’âme est baptisé « Art brut » par Jean Dubuffet en 1945 lors de ses visites en hôpitaux psychiatriques où les malades exprimaient leurs souffrances. Lui-même reconnaît s’en être inspiré.

Que vous ont inspiré les maîtres de l’art urbain, Basquiat et Villeglé ?
Villeglé a fondé le groupe en 1960 des nouveaux réalistes, il a ouvert la voie en travaillant avec des affiches lacérées, procédé novateur à ce moment-là.
Basquiat a créé l’art de la contestation alimenté par le racisme et l’injustice. Son œuvre exprime toute la violence de son ressentiment. Dans sa peinture, on comprend toute sa rage, sa volonté de transmettre, de faire connaître les atrocités que les minorités ont endurées aux Etats-Unis, il les glorifie également.

L’actualité est-elle une grande source d’inspiration pour créer ?
C’est le fondement de mon travail. Un artiste peut à la fois prendre position, produire du beau et entreprendre une réflexion sociale.

Vous vous insurgez contre la violence, l’injustice et la haine, vous considérez-vous comme un artiste engagé et militant ?
Je fais une peinture qui me ressemble. J’exprime mes souffrances par rapport aux injustices que nous vivons dans cette société. Finalement, tout acte est forme d’engagement.

Vous avez représenté de grands hommes tels que Nelson Mandela, Martin Luther King et Malcolm X, vous ne créez pas seulement pour dénoncer mais aussi pour prôner un message de paix, de partage et de tolérance ?
Vous avez parfaitement raison, ces trois hommes représentent à mes yeux, le symbole de la fraternité, de l’espérance, de la liberté et de la résilience (pour Mandela, 27 ans de prison).

Vous êtes sensible également à la protection de la nature, votre signature, l’arête de poisson, est-elle un signal par rapport à la destruction des coraux et la surpêche ?
Comment ne pas être interpellé par cette course effrénée à la surconsommation, aux pillages de nos ressources, à la surpêche, problème mondial qui a des répercussions sur la flore, la faune mais également sur l’économie.

Vous vous définissez comme un artisan de la peinture, un « œuvrier », quel est votre processus de création ? Quelles techniques utilisez-vous ?
Je ne m’impose aucune règle dans ma création artistique, prenant le monde comme un vaste terrain d’investigation. Je travaille à l’acrylique et au pastel à l’huile. (En 1949, le peintre Henri Goetz demande à Henri Sennelier de développer un nouveau matériau pour son ami Pablo Picasso qui recherche une craie de couleur à la cire. De cette collaboration va naître le « Pastel à l’huile).

Les couleurs dominantes dans vos œuvres sont le noir, rouge, jaune et bleu. Les couleurs occupent-elles une place importante ?
Dans les années 50, le noir est devenu un symbole d’individualité et de rébellion intellectuelle et sociale, la couleur de ceux qui n’acceptaient pas les normes et les valeurs établies.
Le rouge rappelle le feu, la chaleur et la force vitale mais aussi le sang et la violence, évoque la passion ou le danger.
La couleur bleue est omniprésente dans notre environnement (le ciel, les mers, les océans, …)

Les messages que vous souhaitez transmettre dans vos œuvres priment-ils sur l’esthétisme ?
Absolument c’est le propre de l’art brut. Le message est important, c’est la base de mon travail. J’ai travaillé sur les gilets jaunes et sur d’autres sujets d’actualités, notamment le sexisme.
Mon travail n’est pas un assemblage de lignes et de couleurs, mais un support pour exprimer des sentiments provoqués par les imperfections de notre société.

Mon travail n’est pas un assemblage de lignes et de couleurs, mais un support pour exprimer des sentiments provoqués par les imperfections de notre société.

Combien de temps mettez-vous pour créer une toile ? Vous peignez rapidement ?
Cela peut durer des heures, souvent je peints deux heures d’affilé puis j’observe la toile pendant deux heures puis je reviens dessus, ainsi de suite…

Quelle est l’œuvre dont vous êtes le plus fière ?
« J’accuse » sur laquelle j’ai représenté des migrants dont le message est très fort.

Quel est le moment le plus marquant dans votre carrière ?
Ma rencontre avec Vincent Bonduelle qui est devenu mon agent et mon ami. Et la première exposition qu’il m’a organisé « Brut’all » à Marseille en 2018 qui a été incroyable. Toutes mes toiles ont été vendues le premier soir ! Une belle reconnaissance.

Vous œuvrez pour des associations depuis quelques années, pouvez-vous nous en parler ?
Oui cela me tient particulièrement à cœur. Je donne des toiles à des œuvres caritatives comme « Vœux d’Artistes », une association pour les enfants malades de l’Hôpital de la Timone à Marseille, à laquelle une centaine d’artistes participent, « Enfants du Népal » pour permettre la construction d’une école, ou encore La Croix Rouge, qui procède à une vente aux enchères annuelle à Marseille.

Pensez-vous que l’art contribuera à rendre le monde meilleur tel que vous l’imaginez ?
L’art est une activité créatrice, il est une nécessité publique, un bien commun nécessaire à l’être humain. Les œuvres d’art sont destinées à survivre aux générations.

Pour le plaisir, une citation tirée du livre sur la route de Jack Kerouac :
« Les seuls gens vrais pour moi sont les fous, ceux qui sont fous d’envie de vivre, fous d’envie de parler, d’être sauvés, fous de désir pour tout à la fois, ceux qui ne baillent jamais et qui ne disent jamais de banalités, mais qui brûlent, brûlent comme des feux d’artifice extraordinaires, qui explosent comme des araignées dans les étoiles et en leur centre on peut voir la lueur bleue qui éclate et tout le monde fait waou ». Jack KerouacSur la route (1957)

Autres Articles