jeudi 26 novembre 2020

Laure Gaury,
le temps
pour matière première

"Tic tac... tic tac", dit la montre. Laure Gaury lui répond de se taire. Avec ses parures faites de rouages et d’aiguilles, le temps s’est arrêté. En s’offrant une nouvelle vie, cette ancienne styliste a transformé celle des vieilles montres. Son idée : récupérer des pièces horlogères pour les changer en bijoux. C’est ainsi qu’est née la collection "T’as pas l’heure ?".

Est ce que tu peux nous raconter tes débuts ?

À la base, je suis styliste modéliste. J’ai travaillé dans le cinéma et le théâtre pendant plusieurs années. J’étais assez malheureuse car c’est une profession que tu épouses, c’est plus un style de vie qu’un boulot. Tu es tout au bout de la chaîne alimentaire. Les budgets sont tellement rognés… il faut payer tous les gens avant toi : les comédiens, la réalisation, la production… Et plus on descend, moins il y a d’argent. À la fin, il n’y a plus assez pour te payer.

Parure faite de rouages
en laiton, plaqué or, fermeture en argent.

Photo Rebecca Bowring

Ce sont ces difficultés financières qui t’ont donné envie de changer de vie ?

C’est un tout. J’ai bossé pour des gens qui sont mauvais humainement et qui m’ont dégoûtée de mon métier, alors même que j’ai su toute ma vie que je voulais travailler dans la mode. J’ai déjà pris des vêtements dans la figure, on m’a insultée par frustration, par fatigue.

Un jour, j’en ai eu marre d’avoir des salaires miséreux qui ne me permettaient pas de payer mon loyer et de travailler du lundi au dimanche sans pouvoir vivre dignement. J’ai fait une pause. J’avais gardé des composants horlogers, car j’ai toujours eu une fascination pour le temps. À partir de ça, j’ai fait une collection de bijoux, je me suis fait repérer, et c’est allé super vite. 

Comment as-tu appris à faire des bijoux ?

Je ne suis pas bijoutière de formation, j’ai pris des cours du soir. J’ai dû apprendre beaucoup de choses en me renseignant toute seule sur les matériaux, sur ce que je pouvais mélanger. J’étais étrangère au monde du bijou, je n’en portais pas plus que ça. Au début, je faisais des petites sculptures, des assemblages, pas réellement des lignes de bijoux. La thématique était là, mais chaque pièce était unique. J’ai mis des années avant d’accepter le fait que j’avais autant de valeur que les autres.

Tu as toujours travaillé avec des pièces d’horlogerie, des systèmes de rouages ?

Oui, c’est le leitmotiv de la marque et ça ne changera jamais. J’ai un réseau de petits vieux partout en Suisse : des antiquaires, des horlogers… J’achète des stocks, mais je ne prends que des choses anciennes. Je ne possède rien de neuf. Il y a des pièces qui fonctionnent encore, mais elles me plaisent, donc je les utilise.

Justement, tu les choisis en fonction de leur utilité mécanique ou de leur forme ?

Ce sont les formes qui m’inspirent. Je pense que le plus difficile à atteindre, c’est la simplicité. On a toujours beaucoup d’idées, on fait des choses très compliquées et on gâche l’idée d’origine, qui était pourtant meilleure. Le plus délicat, c’est de faire en sorte que les gens se disent « mais ça lui a pris deux minutes », alors que ce n’est pas le cas. Il faut énormément de recherches pour réussir à enlever toutes les fioritures, pour rester à l’essentiel.

Bracelet fil « Le triptyque doré ».

Photo Rebecca Bowring

Qu’est-ce que tu aimes dans les pièces anciennes ?

C’est l’histoire derrière ces pièces qui est belle. Les trois quarts ont été faites à la main. Les rouages sont coupés dans une pièce en métal, polis, poncés. C’est vraiment un travail extraordinaire. J’aime leur donner un autre sens, une autre poésie. En Suisse, l’horlogerie est un peu le patrimoine national. La recherche de pièces amène des histoires, des rencontres.

Un jour, un vieil homme m’a appelée et m’a dit : « Écoutez, j’ai lu une interview de vous, ce que vous faites est très beau. Ma femme est décédée, elle faisait des bijoux. J’aimerais vous faire la donation de ce qu’elle avait. Ça vous intéresse ? » Je suis allée chez lui, il m’a donné une montagne de choses. Je lui ai rendu ce qui avait de la valeur, et j’ai gardé le reste. C’est devenu un ami.

Colliers pendentifs, mécanisme en argent.

Photo Jess Hoffmann

Tu peux nous en dire plus sur ton rapport au temps ?

C’est assez drôle car je n’ai jamais voulu porter de montre. Pour moi, une montre qui fonctionne, c’est un chronomètre du temps qui passe et du temps qui nous reste. Le simple fait qu’on ait quelque chose qui nous montre le temps s’écouler physiquement et inéluctablement me donne le tournis !

Aujourd’hui, je me suis rapprochée des montres car c’est un bel objet. J’en porte une maintenant, j’en ai même trois. Mais souvent, elles ne sont même pas réglées. C’est ce qu’elles représentent qui est important pour moi.

Est-ce que ta démarche ne serait pas une volonté inconsciente de figer le temps ?

Oui, c’est le côté intemporel qui m’attire. Je fige un objet historique avec des composants qui ont été mélangés ensemble et qui font le bijou. La personne qui va l’acheter aura tous ces petits morceaux de temps suspendus, pour elle toute seule. C’est ce que je trouve poétique dans cette démarche. Je ne suis pas là pour montrer l’aspect mécanique, je m’en éloigne. Je m’intéresse à ce qui structure le temps à nos yeux, la montre, qui devient elle-même un objet intemporel. C’est très philosophique ! (rires)

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