vendredi 3 juillet 2020

Les photos mystérieuses
de Tchernobyl

Adrien Michel s'est aventuré dans la zone d'exclusion de Tchernobyl en 2018. Trente-trois ans après la catastrophe nucléaire, le photographe français a eu l'occasion unique de travailler avec des pellicules de 1985 trouvées sur place. Retour sur l'histoire de sa série radioactive.

C’est sa passion pour l’urbex qui a entraîné Adrien Michel sur la route de Tchernobyl. « Ça faisait 9 ans que j’avais commencé ma série Nos Oubliés autour des bâtiments abandonnés, détaille-t-il. C’est une série qui m’avait emmené assez loin. J’ai commencé à voyager, en Angleterre, en Allemagne, en Pologne pour faire ce genre de photo. » Sur ses images on y voit des usines désaffectées, des bâtisses abandonnées et même la surface d’une nappe phréatique. 

“Tchernobyl, c’est la Mecque des lieux abandonnés”

La symétrie et les lignes sont une de ses marques de fabrique. Lui qui se qualifie de « photographe géométrique ». Ses images sont très maîtrisées, techniquement et graphiquement. Après des années à faire de l’urbex, « tu as un peu le sentiment d’avoir fait le tour », admet l’Alsacien. Il décide donc de diriger son savoir-faire encore plus à l’Est. Et quoi de plus logique que de finir en Ukraine : « La zone d’exclusion de Tchernobyl, c’est la Mecque des lieux abandonnés, c’est au-delà d’un bâtiment ou d’une ville. La zone fait la taille du Luxembourg, c’est quasiment un pays. » 

Antenne Duga, monument caractéristique du la zone d’exclusion de Tchernobyl.

Photo Adrien Michel / Madri


2 600 km² laissés à l’abri des activités humaines depuis plus de 30 ans, la Zone revêt un aspect historique évident. Elle est aussi très symbolique pour le Strasbourgeois : « Je suis né en 1986, quelques mois après la catastrophe de Tchernobyl. Le nuage est passé au-dessus de l’Alsace pendant que j’étais dans le ventre de ma maman. Mes proches en ont parlé pendant les dix premières années de ma vie. Étant gamin, je ne comprenais pas ce qu’était Tchernobyl. Me rendre sur place était une façon de répondre à mes questions. »

Le premier voyage a lieu en 2018. Le Français passe plusieurs mois à faire les préparatifs avec trois amis, eux aussi photographes et vidéastes. Choisir le bon guide a été primordial pour réaliser l’expédition : « On voulait un historien et pas juste un mec qui nous emmène d’un point A à un point B. C’est pour ça que le courant est très bien passé avec Aleks. »

Le groupe d’amis se lance dans un périple de cinq jours dont trois sur le site d’exclusion. Ils logent alors à 1 km du bord de la Zone chez un habitant. Chaque jour, guidés par Aleks, ils se rendent dans des lieux chargés d’histoire tels que le village des pionniers. « C’est le village où ils ont logé des scientifiques, avec leur famille, après la catastrophe pour qu’ils puissent étudier la Zone. Il y a toujours des jeux d’enfants. L’ambiance est assez particulière », sourit Adrien. 

Intérieur de l’une des unités de la centrale nucléaire de Tchernobyl.

Photo Adrien Michel / Madri


Impossible d’aller à Tchernobyl sans avoir en tête les risques d’une irradiation trop élevée. Pourtant, Adrien assure que la radioactivité n’est pas le danger numéro 1 dans la Zone : « Dès que les compteurs Geiger bipent, tu retournes juste là où ils ne bipaient pas. La crainte vient des animaux sauvages. Quand il neige et que tu vois une patte d’ours, le guide te dit : Il est à moins d’une demi-heure d’ici, on retourne au 4×4 ? (rire) Les bâtiments aussi sont dangereux, la végétation a repris ses droits et les fragilise, ça menace de s’effondrer. »

Une fois revenus dans leur logement, ils profitaient des moments partagés ensemble pour faire plus ample connaissance. « On a passé des soirées alcoolisées, parce que Sergeï, qui nous logeait, fabriquait sa propre vodka dans son abri de jardin. On s’est vraiment liés d’amitié avec ces mecs-là ». Si bien que, quelques semaines après le voyage, Aleks recontacte Adrien pour lui faire une proposition surprenante.

Des pellicules Svema datant de 1985

Le guide invite son ami à récupérer des pellicules Svema 50 datant de 1985 et trouvées dans la Zone. Le photographe n’avait pas de doute sur la sincérité de la proposition, « les doutes étaient techniques. J’avais cherché sur internet, ces pellicules, même neuves, avaient un rendu chelou (rire). Les couleurs n’étaient pas dingues ».

Les stries verticales
à peine distinguables
sont une caractéristique de la radioactivité
sur les pellicules.

Photo Adrien Michel / Madri


L’idée d’y retourner trottait déjà dans la tête des camarades du premier voyage. Pour Adrien Michel, travailler à partir de pellicules produites en URSS représentait la possibilité de réaliser un projet photographique unique. Afin d’utiliser ces pellicules, le trentenaire s’équipe d’un appareil Fuji GW690 III. Cette fois, la maîtrise dont il fait habituellement preuve se trouve bousculée par de multiples incertitudes. « J’y allais tellement à tâtons. Je n’étais sûr de rien. » 

Il part en possession de dix rouleaux Svema 50 de huit poses et peut donc faire 80 clichés. « J’ai commencé à faire mes pellicules les unes après les autres sans savoir du tout ce que ça allait donner. Un Japonais qui avait travaillé les mêmes pellicules avait réussi à faire deux photos sur dix, donc je suis parti sur la même optique. » Finalement, il réussira en à faire bien plus. 

Attente interminable

Pour les développer, Adrien est passé par un laboratoire trouvé par son guide en Ukraine. « J’ai laissé les pellicules à Kiev et je suis rentré en France, se rappelle-t-il. Ça a pris quasiment deux mois. J’ai mal vécu cette attente. Un jour, je reçois sur mon téléphone une image des négatifs sur une table lumineuse. » Un soulagement pour lui. Une fois les négatifs arrivés en France, il entame la dernière étape, le tri des photos, son moment préféré, et la numérisation des clichés. 

Photo réalisée dans
la piscine de Prypiat avec une pellicule Svema 50
de 1985.

Photo Adrien Michel / Madri


La série Svema X Tchernobyl, unique dans son oeuvre, a chamboulé les habitudes de son auteur : « Cette série m’a réconcilié avec l’art moderne. Je suis pragmatique et j’ai toujours trouvé difficile qu’une oeuvre nécessite un texte pour la comprendre. Or, je me retrouve avec des photos qui, selon moi, ont moins de valeur si tu ne racontes pas l’histoire. On ne peut pas vraiment dire que ce sont de belles images. »

Avec le recul, l’artiste admet que ce travail redonne un peu de mystère à la Zone. « Ce n’est pas mal pour un endroit sur-photographié. Ça, je peux le dire maintenant mais ce n’était mon intention au départ. »

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